La petite histoire de Photoshop

Depuis sa naissance, au début des années '90, Photoshop a toujours utilisé un modèle propre à Adobe de traiter la couleur, un modèle essentiellement RVB. À cette époque, le monde des arts graphiques vivait encore sous l'emprise des tsars de la numérisation, les scanners à tambour de marque Hell, Screen et Crossfield. Les scanners à tambour à tambour de l'époque étaient des bêtes de plusieurs centaines de kilos qui valaient littéralement leur pesant d'or. Leurs installations et leurs entretiens était complexe et coûteuse.

Scanner à tambour Hell 341
Scanner à tambour de marque Hell des années '90

J'ai connu cette époque. En '92, je m'occupais de la publicité dans une entreprise de distribution. Je montais toutes les annonces et catalogues dans le logiciel QuarkXpress sur un Mac Quadra 950 mais je dépendais entièrement de services extérieurs pour la photographie. J'ignorais tout de la couleur à cette époque sauf la partie photographique. J'engageais les photographes et confiait les diapos ou autres originaux au bons soins de Québecor Photolitho qui me remettaient les numérisations sur des cartouches Syquest 45Mo -- j'en avais un pile sur mon bureau.

 Comme tout était fait à l'extérieur et que je connaissais très peu l'architecture couleur de Photoshop, je me contentais de faire des détourages avec l'outil Plume et les retouches avec l'outil Tampon.

À l'époque, la référence colorimétrique dans Photoshop était l'écran. Si bien que la première chose à faire, sitôt l'installation du logiciel terminé, était de configurer les réglages couleurs relatifs à l'écran. Sinon, plus moyen de visionner les images de la veille sans se retrouver avec des différences d'interprétation inexplicable. Dommage que je n'ai plus la version 2.5 quelque part sur mes vieux oridinateurs car on verrait qu'il fallait fournir au logiciel essentiellement les mêmes informations que ce l'on retrouve aujourd'hui dans la section Custom RGB ci-dessous : a) le gamma, b) la température de couleur du blanc de l'écran et c) la chromaticité des primaires rouge, vert et bleu. 

Réglages RVB de base pour l'écran  
Réglages RVB sur mesure pour décrire un écran d'ordinateur

Pour plusieurs raisons, autour des années '2000, à la version 5.0, Adobe a mis au rancart son "vieux" modèle de traitement de la couleur pour se mettre au goût du jour, la vague déferlante ICC qui, dans la foulée de la transformation du prépresse, prenait d'assaut l'industrie des arts graphiques. Depuis ce jour, tout se fait à travers des profils ICC dans Photoshop, et cela est aussi vrai pour les autres logiciels de la Suite Creative orienté Print comme Acrobat, InDesign et Illustrator. Même si Adobe a tardé à prendre le virage ICC, la société n'a pas à rougir puisque les pères fondateurs du système ICC, Microsoft, Heidelberg, Apple, AGFA, Kodak et Sun se sont largement inspirés du modèle PostScript de traitement de la couleur d'Adobe pour créer le système ICC.

L'écran comme point de référence

 Qu'est-ce qu'on trouve dans un écran d'ordinateur? Ramenez-vous à la fin des années '90. La référence en termes d'écran de visualisation,  pour la correction couleur, était nul autre que l'écran SONY Artisan, un écran CRT (rayon cathodique) de 21", un monstre de 50 kilos vendu à prix d'or. Il a succédé au Radius PressView, un autre dinosaure de 21 pouces de l'époque, en fait, «le dernier des Mohicans», si on peut dire. Le PressView 21" se vendaient un peu moins de 3,000$ dans le commerce et personne ne s'en plaignait? À la fin de sa vie, le Radius s'est même vendu à plus du double, et les gens en achetaient toujours, sans sourciller.

Mac Holbert devant son écran Sony Artisan  
Mac Holbert devant son écran Sony Artisan 21"

Un écran est d'abord et avant tout une source variable de lumière colorée. Dites-vous bien quand vous regardez un écran d'ordinateur que vous êtes en train de «fixer» une lampe du regard. (Espérons pour vous que l'intensité de cette lampe est correctement adaptée à votre espace de travail.)

La couleur du blanc de la lumière produite par l'écran, indépendemment de son intensité, est à la base de toute la colorimétrie dans Photoshop et de tous vos jugements visuels sur la couleur à l'écran. Son importance ne peut être sous-estimée.

On dit, entre nous, le «blanc-écran» ou White Point. C'est du «blanc» mais qu'est-ce c'est du blanc? Le Blanc n'est jamais neutre, n'est jamais dépourvu de toute teintes. Impossible. Il faudrait distinguer entre le «blanc-écran» et le «blanc-réfléchie», deux mondes aux antipodes, en dépit de ce qu'on peut en croire, intuitivement.

 C'est une illusion de croire qu'il existe un blanc absolu quelque part dans l'univers. Il y a lieu de s'intérroger sur cette question car elle va influencer tous nos jugements, tout les mots que nous prendrons pur décrire nos sensations colorées dan notre travai professionnel. Qu'il s'agisse de l'éclairage d'un étalage dans un supermarché ou de l'observation d'une scène naturelle en plein jour, le blanc est suprêment important pour notre adaptation et ce, depuis des millions d'années.

Définition d'espace RVB sur mesure
Définition d'espace sur mesure RVB dans Photoshop.

 

La couleur du blanc

Depuis toujours, l'industrie de l'éclairage et du monde de la télévision ont utilisé d'un commun accord le concept de Température de couleur pour définir l'apparence du blanc. Dans la figure ci-dessus, j'ai voulu faire le lien entre ce concept, représenté par un chiffrement de température en degré Kelvin, et l'apparence colorée correspondante. L'idée générale est la suivante : plus la température interne d'un corps est élevé et plus la lumière qui se dégage de celui-ci tire sur le bleu. À l'inverse, moins la température est élevée et plus l'apparence de la lumière qui s'en dégage tire vers le rouge. Retenez que 6500 Kelvin est un blanc bleuté alors que 5000K est un blanc plus chaud, et 3000K est un blanc jaunâtre.

Retour à Photoshop... À l'origine, les réglages RVB servaient non seulement à la définition de l'écran, en termes d'espace de visionnement de la couleur, mais ils servaient à la définition des images RVB. C'est-à-dire que, toute image RVB visionnée dans Photoshop jusqu'à la version 5.0 était considérée dans le Gamut de l'écran.

Cela voulait dire que, toute modification à la définition des réglages de l'écran, dans Photoshop, entrainait un changement dans l'aspect visuel de toute image RVB. Il n'existait pas à cette époque, comme il existe maintenant, basé sur des profils ICC, la séparation des images RVB et de l'écran. Les deux étaient confondus.

Aujourd'hui, j'ouvre une image RVB dans ma version de Photoshop CC et l'apparence de l'image reste indépendante de la configuration matérielle ou logicielle des réglages de mon écran. Les pixels de l'image sont indépendants de mon écran NEC 27" PA271. C'est une façon plus logique de traiter la couleur numérique. C'est comme la séparation de la religion de l'état mais ça, c'est une autre discussion...

En principe, on ne devrait voir aucune différence dans l'image lorsque l'on modifie les réglages de l'écran: Photoshop sait comment traduire l'apparence de l'image en fonction du profil ICC de l'écran, de manière à maintenir une apparence constante de la couleur.

Cette propriété s'appelle le Device-Independance. En pratique, on verra que plusieurs facteurs causent problème dans ce nirvana de la couleur mais, en théorie, ça fonctionne.

En résumé, dans cet article, j'ai voulu faire une rétrospective du rôle joué par l'écran dans le traitement de la couleur de Photoshop. On a vu qu'à ses débuts, Adobe a choisi l'écran comme point de référence à toute évaluation de la couleur dans Photoshop en créant une correspondance 1:1 entre les pixels d'une image RVB et sa représentation électronique sur la face d'un tube à rayon cathodique. Dix ans plus tard, Adobe abandonne ce modèle pour adopter le système ICC avec le succès qu'on lui connait aujourd'hui.